I. Présentation succinte

 L'Egypte et le Soudan

« Comme archéologue, j'ai fait mes premières armes en égyptologie dans la Vallée du Nil, au sud d'Assouan. Lors des sauvetages archéologiques nécessités par la création du grand barrage hydroélectrique, toutes les périodes étaient prises en compte, depuis le paléolithique inférieur jusqu'à l'époque moderne. Autrement dit, nous étions amenés à étudier les cultures, souvent très différentes les unes des autres, qui s'étaient succédées sur ces territoires essentiellement désertiques et pourtant si convoités, au cours d'interminables vagues de migrations et de conquêtes. Cependant, les différences indiscutables entre ces périodes d'occupation, n'empêchaient pas de ressentir une sorte d'impression de «filiation culturelle » dans la diversité des expressions culturelles qui se sont succédées sur ces terres. De fait, le présent parlait autant du passé que les vestiges archéologiques que nous étions amenés à découvrir.

Certes, André Leroi-Gourhan dont j'avais longuement lu les ouvrages au cours de mes années d'étudiant n'avait jamais cessé d'explorer ces phénomènes avec l'audace déconcertante qui a toujours caractérisé sa façon d'aborder l'évolution des espèces, notamment la nôtre. Bien avant lui, et sur la base de méthodes purement inductives, non scientifiques, Schliemann avait retrouvé la mythique ville de Troie en se fiant à ses observations topographiques et paysagères... et à sa chance. Mais nous apprenions surtout que, dans la lointaine Océanie, un certain José Garanger venait d'inverser l'ordre quasiment canonique des recherches en archéologie: il était parti d'une enquête de tradition orale sur des groupes humains contemporains pour remonter le temps! Et ceci l'avait amené à découvrir un site archéologique dont la mémoire était très bien conservée par les mythologies locales. »

 Le Mexique et le Sud-Ouest des USA

« C'est au Mexique, bien des années plus tard, que j'ai enfin décidé d'essayer, à mon tour, de remonter le temps... Cela a commencé par de longues recherches sur l'histoire des populations amérindiennes telle qu'elle a été rapportée par les chroniqueurs de la conquête espagnole (« ethnohistoire ») et sur la préhistoire, au sens technique du terme. Le nord de ce pays avait été occupé pendant plus de 12 000 ans, jusqu'à l'arrivée des Espagnols, par des groupes de chasseurs nomades. Mais on savait également que ces populations avaient vécu pendant les deux derniers millénaires au contact des célèbres civilisations agricoles de la Vallée de Mexico, tout en conservant leurs coutumes. Le modeste village de Quitovac, en plein désert du Sonora mexicain et tout près de l'Arizona américain, s'est révélé être un véritable conservatoire de mémoires diverses et successives. L'enquête d'histoire orale a servi de base aux recherches archéologiques, selon la démarche initiée par Garanger.

Les mythes recueillis par l'ethnologie du début du XXème siècle et par nos propres travaux ont conduit à identifier plus de 20 points géographiques sur lesquels ont été ensuite réalisées les fouilles archéologiques. Des vestiges de mammouths de la fin du pléistocène (mythe du N'yhu Pi, monstre de la lagune) jusqu'à la grotte où furent ensevelis les ennemis Apaches tués par les Tohono O'otam, habitants de Quitovac, dans les années 1930, toutes les informations recueillies ont donné des résultats souvent cohérents. Bien entendu, les groupes humains ayant vécu à Quitovac et s'étant transmis ces informations de générations en générations sous la forme de mythes, n'ont jamais cessé de changer au gré des migrations, des guerres et de la Ruée vers l'Or qui ont modifié leur composition ethnique. Les différences de cultures n'ont donc pas empêché, tant s'en faut, la transmission des mythes millénaires retraçant l'histoire des lieux. »

 Les Antilles et la Guyane

« La Caraïbe m'a permis de poursuivre mes recherches, tout en me consacrant de plus en plus à l'administration de l'archéologie. Comme on le sait, dans les années 1980 l'évolution de cette discipline a connu des développements considérables dans ses composantes théoriques et patrimoniales. Les grands aménagements routiers, aéroportuaires et industriels, notamment, ont permis de mettre au jour des vestiges de première importance, mais aussi de lancer un grand débat national sur leur caractère éminemment patrimonial. Cette préoccupation m'a donc amené à créer des équipes d'archéologues professionnels jusqu'alors inexistantes, en Martinique et en Guyane, en étroite collaboration avec les collectivités territoriales qui les ont largement financées.

Régions et Départements étaient déjà très impliqués sur le plan muséographique dans la connaissance des anciennes populations amérindiennes. Aux Antilles, tout spécialement, élus et administratifs souhaitaient redonner leur place à ces périodes antérieures à la colonisation européenne et aux vastes déportations de populations africaines, réduites en esclavage par le funeste commerce triangulaire. Cet intérêt pour les connaissances des sociétés humaines ayant antérieurement occupé les territoires a bientôt abouti à la reconnaissance de certaines formes de filiation culturelle avec l'actuelle société créole, notamment à travers l'utilisation de ressources terrestres et marines aux noms hérités des anciennes populations caraïbes. Les croyances symboliques liées à ces ressources naturelles, plus ou moins domestiquées, parfois même importées du continent depuis des millénaires, étaient loin d'avoir totalement disparu, malgré la violence du processus historique. Des techniques de chasse, de pêche et d'horticulture avaient également survécu, l'ensemble ayant été réadapté et modifié, « créolisé » par les cultures africaines et européennes ayant succédé aux cultures amérindiennes sur ces territoires. Le caractère permanent des processus de « filiation culturelle » est particulièrement visible dans ce cas particulier, mais il semble bien être une constante, en tous temps et en tous lieux, des phénomènes d'appropriation physique et symbolique des territoires par les groupes humains qui s'y installent au fur et à mesure. »

 L'Ile-de-France

« Indiscutablement, les décennies 1980-90 ont marqué un tournant majeur dans les politiques publiques de la culture, en France. La réorganisation et développement de l'archéologie dans ses composantes préventive et programmée a été à la fois laborieuse et enthousiasmante, mais avec des résultats inégalement satisfaisants du fait des enjeux financiers importants liés aux aménagements fonciers. Le service régional de l'archéologie d'Ile-de-France que je dirigeais au départ était très fortement engagé dans les discussions, parfois très dures, destinées à améliorer les moyens réglementaires et financiers de la discipline. Le moindre acquis dans ce domaine devait s'obtenir de haute lutte contre tout ce qui s'opposait aux moindres modifications du statu quo.

Sur le plan scientifique, l'évolution des théories, des méthodes de recherche et des connaissances a connu un véritable âge d'or, malgré la bataille faisant rage pour l'obtention de conditions de travail plus conformes à la réalité des destructions causées par les aménagements de toutes sortes. Parmi les grands chantiers gérés par le service, dans les huit départements, je conserve particulièrement en mémoire celui de l'autoroute A 78, avec la découverte au lieu-dit « Le Closeau », d'un extraordinaire campement préhistorique aux structures circulaires encore conservées. Mais la variété et la qualité des autres découvertes étaient tout aussi remarquables.

Pour autant, les services patrimoniaux de la direction régionale des affaires culturelles d'Ile-de-France ne collaboraient guère entre eux, ce qui conduisait parfois à de véritables impasses sur le plan réglementaire. Je me suis donc investi dans la réorganisation de ces services avec toute la conviction de celui qui ne voit autour de lui que des partenaires partageant les mêmes difficultés. Dix ans avant toutes les autres DRAC, celle d'Ile-de-France a ainsi été dotée d'un pôle patrimoine constitué de services métiers se rencontrant entre eux de manière fréquente et régulière, avec les services départementaux (SDAP), et discutant de la meilleure façon de collaborer et de mener à bien leurs chantiers communs. C'était, à l'évidence, tout-à-fait prématuré. Chacun ayant invoqué ses mânes tutélaires pour conserver son identité traditionnelle, l'organisation nouvelle fut abandonnée. »

 Retour en Guyane

« Mon retour en Guyane comme directeur régional des affaires culturelles, une dizaine d'années après mon premier séjour dans cette région de l'immense Amazonie, m'a permis se mesurer l'ampleur des changements survenus pendant les années 1990. Il existait désormais une DRAC, comme partout ailleurs sur le territoire national, avec la quasi totalité des services patrimoniaux, artistiques et administratifs composant ces services déconcentrés du ministère de la culture. Le service archéologique, constitué au milieu des années 1980 sur la base d'une association que nous avions créée de toutes pièces, le Centre d'Etudes et de Recherches Archéologiques (CERA) présent en Guyane et en Martinique, avait cédé la place à un service régional de l'archéologie. Entre temps, la grande opération d'archéologie préventive du barrage hydroélectrique de Sinamary, à Petit-Saut, avait été parfaitement menée à terme par le CERA. Les services patrimoniaux étaient au complet, tandis que les services de la création (théâtre, musique, danse, livre et lecture) commençaient à se constituer.

Les services avaient changé et, simultanément, la société guyanaise avait connu de profondes modifications sous l'effet d'immigrations diverses venues des Antilles et des régions continentales voisines. Les secteurs patrimoniaux avaient une activité réduite, malgré l'augmentation de leurs effectifs et de leurs moyens, tandis que les secteurs artistiques connaissaient un essor sans précédent, du fait de la présence de compagnies et d'artistes de grand talent. Les collectivités territoriales s'investissaient de plus en plus dans la culture, mais les possibilités de partenariat avec le ministère de la culture demeuraient réduites, notamment du fait du caractère limité des budgets territoriaux. La convention de développement culturel proposée par la DRAC au terme de longues et complexes négociations resta donc en suspens. »

 La Corse

« Le poste de directeur régional des affaires culturelles de Corse m'avait été proposé une première fois en 1996. Je n'avais pu l'accepter à l'époque, car j'étais surtout mobilisé par une archéologie nationale en plein essor. Cette fois, le statut particulier de cette région qui avait opté pour une large décentralisation, notamment en matière culturelle, m'a attiré tout spécialement. J'y ai retrouvé, peut-être exacerbées par une histoire toute particulière, les questions identitaires observées tout au long de mes recherches sur les sociétés anciennes et actuelles, et l'île m'est apparue comme un réseau infiniment complexe de filiations culturelles tissées depuis la plus haute antiquité par les peuples de la Méditerranée. Sa beauté légendaire - et bien réelle - n'en a pourtant pas été amoindrie car elle est préservée par l'attachement quasi filial qu'entretiennent avec elle ses habitants, ce qui la met encore à l'abri de la convoitise d'éléments, présents dans toute société, toujours prêts à transformer des richesses naturelles en actifs financiers.

Du point de vue patrimonial et artistique, la Corse dispose de richesses tout aussi importantes et les collectivités territoriales répondent du mieux possible aux demandes de soutien des acteurs culturels. Je me suis beaucoup consacré à l'élaboration et à la signature d'une convention entre le ministère de la culture et la Collectivité territoriale de Corse, éclaircissant le rôle de chacun et posant les bases d'une collaboration nouvelle, unique en son genre au plan national. Comme toute graine que l'on sème, celle-ci donnera peut-être naissance à une forme mieux adaptée à son contexte. Qui sait? Certaines évolutions se réalisent en des temps records, d'autres nécessitent de longues périodes de gestation, d'autres encore peuvent demeurer au stade de projet. L'archéologie, à laquelle on me permettra de revenir, a démontré que certaines découvertes techniques semblant correspondre à des formes de progrès utiles étaient très vite oubliées par leurs concepteurs. Cette indétermination est peut-être, et somme toute, une des conditions essentielles de la liberté d'action et de pensée à laquelle nous sommes si attachés. »

(Le reste est en train de s'écrire. Laissons-lui le temps...)